"Bon,je ne tiens pas à me vanter de ma bravoure mais quand il a fallu tuer un homme,personne ne m'a apporté le moindre concours.J'ai toujours été seul pour accomplir mes viles actions."Ces mots furent écrits par un jeune desperado,du nom de Bill Longley,qui se morfondait au fond de sa geôle texane,en 1877;il s'adressait ainsi au shérif qui l'avait arrêté.Moins un aveu qu'une explication,cette déclaration de Longley permet de mieux comprendre le personnage;il s'agissait d'un isolé,d'un de ces bagarreurs vicieux vagabondant dans l'ouest durant les années tumultueuses qui suivirent la fin de la guerre de Sécession.
Les tueurs solitaires du genre de Longley jouissaient d'une réputation particulière sur la frontière.Un petit nombre d'entre eux obtinrent une notoriété nationale et entrèrent dans la légende le jour ou une mort violente vint mettre un terme à leur brève existence.Un rédacteur de la frontière enrageait devant semblable publicité."Il existe un public qui ne peut s'empêcher de vouer une sorte d'admiration aux criminels chevronnés.Celui qui a assassiné de nombreuses personnes sans manifester la moindre pitié,et qui n'a pas connu l'ombre d'une hésitation devant le forfait le plus noir,est à peu près certain de l'admirationd'autrui,qui voit en lui un homme au caractère proche de celui du véritable héros",écrivait-il.
La fascination qu'exerçait ce genre de tueur était en quelque sorte justifiée.Chacun se présentait sous la forme d'une énigme,bien qu'on ne puisse tous les regrouper dans une même catégorie.A une époque plus moderne,sans doute les aurait-on qualifiés de psychopathes;la plupart des crimes qu'ils commettaient demeuraient inexplicables et n'avaient de raison d'être que dans les sombres replis de leur personnalité.Tuer était assez courant dans cette région de l'Ouest mais,si l'on ne pouvait justifier le phénomène,on essayait plus ou moins de l'expliquer.Les solitaites assassinaient très souvent en obéissant à une soudaine impulsion;il leur manquait,semblait-il,toute espèce de contrôle de soi,tout moyen de calmer une passion,une fureur qui tendait à effacer un être de cette terre;ils étaient privés de ce sens qui vous impose des limites.Leur tendance à considérer que leurs victimes étaient moins des êtres vivants que de simples obstacles sur leur route qui les emmenait à penser qu'il fallait les effacer à coups de feu ou même,le cas échéant,s'ils y trouvaient avantage,qu'il était bon de tuer par-derrière.
Les monstrueuses victoires de ces tueurs solitaires n'engendraient chez eux apparemment aucun remords.Leur orgueil s'enflait proportionnellement à leur réputation;ils tiraient,semblait-il,une intense satisfaction du fait que le commun des mortels,qui ne possédait pas leur sinistre talent,jugeât préférable de se tenir à l'écart.Ils connaissaient pourtant des instants de crise et d'épuisement et,en de tels moments,ils avaient des réflexes qui semblaient en complet désaccord avec leur personnage.Ils demandaient alors protection à leur pires ennemis,les officiers du maintien de l'ordre,ou émettaient le simple désir de parler à quelqu'un.
Malgré la cruauté de leurs crimes,ces solitaires aux moeurs terriblement corrompues portaient la marque grandiose de la tragédie.La plupart de ces hommes embrassèrent la carrière du crime au sortir même de l'adolescence.Pourtant,on ne peut dire qu'ils venaient des bas-fonds car,le plus souvent,ils étaient issus de familles honnorables et laborieuses.Bien qu'ils n'aient généralement pas fréquenté l'école,ils jouissaient d'une vive intelligence et d'une grande culture.
Bien sûr le temps et les lieux contribuèrent beaucoup à forger cette catégorie d'hommes.Dans leurs rangs,le Sud se trouvait largement représenté,et l'amertume de la cause des confédérés aida grandement à transformer ces hommes en prédateurs de la société.L'Ouest encore sauvage leur offrait un terrain de choix sur lequel ils pouvaient assouvir leurs passions personnelles bien plus violement que n'importe ou ailleur.Bien qu'il n'y ait jamais eu,sur la frontière,plus de quelques poignées de tueurs,les actes qu'ils commirent suffirent à faire oublier leur petit nombre.Quatre d'entre eux_Bill Longley,Clay Allison,John Wesley Hardin et Billy le Kid_se montrèrent à peu près aussi odieux qu'une petite armée de scélérats.
Bill Longley débuta dans la carrière en empruntant la voix classique.Il tua son premier homme en 1866,à l'âge de 15ans,alors qu'il habitait dans le comté d'Austin (Texas).A l'époque,le Texas se trouvait entre les mains d'aventuriers politiques;il s'agissait de gens venus du Nord pour occupper le pouvoir vacant;ils partageaient leur influence avec le gouverneur E.J.Davis,s'appuyant sur des forces de police composées principalement d'anciens esclaves avides de jouir enfin de liberté.Un jour,dans la rue du village d'Old Evergreen,Longley remarqua un policier noir à cheval qui injuriait les blancs tout en brandissant une carabine;parmi eux il reconnut d'ailleur son propre père.L'adolescent ordonna à l'ancien esclave d'arrêter de faire des moulinets avec son arme.Parce qu'il n'obéissait pas assez vite,Longley,toujours porteur d'une carabine malgré sa jeunesse,visa et tua le policier.Les Blancs cachèrent le corps,et Longley ne fut pas inquiété pour ce crime;en fait,pendant un certain temps,il passa pour un jeune héros aux yeux de ses concitoyens.
Il devint rapidement un individu sans attaches,tour à tour,il exerça le métier de cow-boy,celui de joueur,et fit la cueillette du coton.Ses voyages sans but lui permirent de visiter les Territoires Indiens,l'Arkansas,le Kansas,le Wyoming et le territoire du Dakota.Pendant une brève période,il géra un petit saloon dans le camps des chercheurs d'or des Blacks Hills,et il estima sa clientèle agréable,parce que insoumise aux lois."Pas le moindre maintient de l'ordre,dira-t-il plus tard.C'était la loi du plus fort qui primait et les faibles n'avaient qu'à se taire.Si la majorité s'en prennait à quelqu'un,on le sortait tout simplement et on le pendait à une grosse branche;si elle était solide,on s'amusait bien."
Partout ou il allait,Longley laissait un sillage de violence;il tuait parfois au cours de furieux accès de rage ou,au contraire,adoptait un formalisme compliqué dans ses duels au revolver,quand il ne préparait pas des ambuscades.De retour en 1877 au Texas,il fut jugé pour le meurtre d'un homme qui avait tiré sur son cousin.Il n'avait alors que 27ans mais,selon son propre compte,il était responsable de la mort de 32 personnes en tout.
La nuit qui précéda sa pendaison à Giddings, poussé par le désir de parler à quelqu'un,Longley cobfia à un garde ce qui allait être son testament;et,plus tard,ce garde rapporta que le condamné regrettait la mort d'une seule de ses victimes,répétant ses paroles:"Nous bivouaquions ensemble,et il me semblait que l'autre me guettait.La journée avait été dure et je n'allais pas tout de même m'endormir avec ce compagnon qui m'épiait.ça a continué jusqu'à minuit,précisa-t-il,heure à laquelle j'eus l'impression de devenir fou.Je me suis donc levé et je l'ai tué d'une balle dans la tête,puis je me suis endormi."Le lendemain,ayant découvert que sa victime avait elle aussi la police à ses trousses,il eut du remords de l'avoir tué.
"Comment se fait-il,demanda le garde à Longley cette même nuit,que vous ayez pu courir les routes pendant tout ce temps sans qu'on vous attrappe ou qu'on vous tue?"
"Parce que je n'ai jamais fait confiance à personne",répondit le bandit.
Sur le gibet,il lança une dernière remarque; embrassant d'un seul coup d'oeil une foule de 4000 personnes rassemblées pour le voir tomber dans la trappe,il observa"qu'il voyait beaucoup d'ennemis, et bien peu d'amis!"
Même dans ses heures les plus sombres,Longley n'égala jamais les méfaits de Clay Allison,du Tennesse,aussi violent que fou...